October 20, 2026  ·  Issue No. 10  ·  Vol. 20

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Claude Bernard Sérant : un écrivain-journaliste au service de la culture

Journaliste, essayiste et passeur de savoir, Claude Bernard Sérant a fait de l’écriture une mission au service de la mémoire et de la culture haïtiennes.


Marie Juliane DAVID

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Dans un pays où la mémoire se fragilise sous le poids des crises successives, certains hommes choisissent de tenir la plume comme on tient une lampe. Claude Bernard Sérant est de ceux-là. Journaliste, essayiste et passeur de savoir, il a fait de l’écriture non seulement un métier, mais une mission : servir la culture, la transmettre et la défendre.

Pour lui, l’écriture n’est pas un simple exercice intellectuel. Elle est « matière, monde, territoire intérieur ». Il ajoute encore : « On y entre comme on explore une terre inconnue, à la recherche de ses reliefs, de ses silences, de ses éclats. Écrire, c’est chercher les mots justes et sentir son souffle vibrer dans leur chair ».

Claude Bernard est né à l’écriture à Carrefour-Feuilles, quartier accroché aux flancs du morne l’Hôpital, au sud de Port-au-Prince. « Même sous la dictature, ce territoire vibrait d’un feu culturel intense : peinture, théâtre, danse, musique et poésie », se souvient-il. « Chacun portait sa braise », précise-t-il, évoquant cette époque où la culture circulait comme une énergie vitale.

Claude Bernard Sérant, jeune adulte

Contaminé par l’exemple de ses amis et de son frère aîné qui écrivaient déjà, Claude Bernard choisit les mots. « L’exemple est contagieux. Alors j’ai été contaminé », confie-t-il avec un sourire. Très tôt, il fonde son propre périodique scolaire, Classe Magazine, tiré à mille exemplaires. « Nous voulions exister par nos idées », explique-t-il.

Avant même cette initiative, il publiait dans les quotidiens réputés de Port-au-Prince : Le Nouvelliste et Le Matin. Il écrivait également dans plusieurs bulletins et revues scolaires, assumant déjà des responsabilités éditoriales. « Je ne savais pas encore que ce loisir deviendrait ma vie », reconnaît-il.

Cette effervescence juvénile se prolonge à la radio : émissions culturelles à Radio Cacique, programmes récréatifs comme Hebdodétente. Dans les années 1980, Claude Bernard anime des scènes majeures du Rex Théâtre à l’Institut français dans un Haïti en plein bouillonnement culturel. « C’était une époque où la culture occupait la rue, les salles, les esprits », dit-il.

Entre chiffres et lettres : un détour formateur

Fait singulier : le journalisme n’était pas sa vocation initiale. Le jeune Claude Bernard choisit la comptabilité. « Pour moi, le journalisme était d’abord un loisir », affirme-t-il. Il travaille pendant dix ans dans le commerce, étudie la Gestion, l’Informatique puis le Droit. « J’ai appris la rigueur des chiffres avant de revenir à la liberté des mots », souligne-t-il.

Parallèlement, il vit une immersion intense dans les livres. Sous l’impulsion de sa patronne, il découvre des auteurs majeurs en économie, philosophie, anthropologie et sciences. « Les livres occupaient une place centrale dans ma vie », raconte-t-il. Il lit Hayek, Lévi-Strauss, Chomsky, Popper, et dévore des centaines de romans, de García Márquez à Camus. « J’ai véritablement vécu dans les livres », rapporte-t-il. « Les romans m’ont appris à voir le monde autrement ».

Ce socle intellectuel donnera à son écriture une profondeur rare, nourrie d’économie, de politique, de littérature et de sciences. « Quand on accumule un tel bagage, on transmet », dit-il simplement.

Claude Bernard Sérant prononçant un discours au RHJS

Le journalisme, Claude Bernard l’apprend en pratiquant. « Je l’ai appris sur le tas », affirme-t-il. Des séminaires en Haïti et à l’étranger, notamment aux États-Unis, en France, au Sénégal et au Brésil, renforcent son expertise, particulièrement dans le domaine de la santé. « La santé et la culture sont deux domaines vastes, presque infinis », précise-t-il.

Il travaille d’abord au journal d’État L’Union, où il écrit quotidiennement comme journaliste généraliste. « Là, j’ai commencé à écrire tous les jours », se souvient-il. Après la fermeture de ce journal, Le Nouvelliste l’appelle. Il y entre officiellement en 2004. « Je n’imaginais pas que j’y passerais plus de deux décennies », confie-t-il. En mai prochain, il célébrera ses vingt-deux années au sein de ce quotidien fondé il y a plus de 126 ans.

Aujourd’hui, Claude Bernard est responsable de la section Culture du Nouvelliste. Son engagement dépasse la rédaction. Secrétaire général et membre fondateur du Réseau Haïtien des Journalistes de la Santé, il est surnommé « coach ». « Partout où je passe, je transmets », affirme-t-il. Il anime des ateliers d’écriture, enseigne la communication multimédia et initie ses étudiants à l’écriture journalistique et à la photographie. Car pour lui, la photographie est aussi une écriture : « une écriture de lumière ». « Une image qui illustre un article est aussi un texte qui se lit », ajoute-t-il.

Une œuvre littéraire ancrée dans la mémoire

En 2005, Claude Bernard publie son premier livre, Rien que pour un instant. « Cette idée a mûri à Paris », précise-t-il. Suivent plusieurs ouvrages : « La soupe au giraumon de grann Adé », « La guerre des cerfs-volants », « Galère en autobus » (tomes 1 et 2), et « Traces au quotidien ». Il coécrit également des œuvres comme « On n’assassine pas un poète » et « Carnaval des Cayes, pari gagné ».

À propos de « La soupe au giraumon de grann Adé », il explique : « Ce livre est un hommage à notre mémoire culinaire et à notre identité ». L’ouvrage a été utilisé comme référence par le Ministère de la Culture lors de la présentation du dossier d’inscription de la soupe au giraumon haïtienne à l’UNESCO. « Voir mon travail cité dans ce contexte a été un honneur », confie-t-il.

Claude Bernard Sérant signant ses livres au Collège Canado-Haïtien

Journaliste pluridisciplinaire, Claude Bernard explore la littérature, la peinture, le théâtre, la danse et le cinéma. « Chaque discipline ouvre un monde », dit-il. Cette trajectoire lui vaut d’être accueilli par l’Association Internationale des Critiques d’Art, section Caraïbe. « C’est une reconnaissance du travail accompli », souligne-t-il avec modestie.

Le parcours de Claude Bernard Sérant raconte plus qu’une carrière. Il raconte une fidélité à un quartier, à une génération, à une culture. « Je me souviens d’un temps où le vivre-ensemble n’était pas un slogan mais une pratique », confie-t-il. « Puis la violence a dispersé les voix ».

À travers ses articles, ses livres et ses ateliers, il ne cesse de bâtir des ponts entre mémoire et modernité. « Que reste-t-il, sinon les mots », interroge-t-il. « Peut-être cela, au fond, écrire : sauver ce qui peut l’être ».

Dans un monde où tout s’efface vite, Claude Bernard Sérant rappelle que les mots, eux, peuvent durer.

Author

  • Marie Juliane David is a multilingual journalist, poet and novelist, and the founder and Director of Publications of CreARTivity Magazine, which she launched in January 2026 and publishes daily in English, French, Spanish and Haitian. To learn more about her and her work, visit her portfolio.

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